Les événements sont troublants, non pas inquiétants, cependant troublants. Ils prennent place à Nantes, un samedi matin pas si lointain.
Les étales du marché de Tallensac produisent un charme gustatif et visuel admirable. Un quotidien riche, coloré, d’une qualité indiscutable. Les poissons fleurissent sous la glace, les homards tentent d’impossibles évasions, d’admirables Saint-Jacques s’admirent dans la mire des langoustines mutines et anémiques et les boudins s’émeuvent en noir et blanc. Alors il n’est plus question de poissons, de crustacés et de palourdes en tout genre. Non, il s’agit de charcuterie et de viandes colorées. Des fromages à ma droite font tournoyer les palais vers des notes d’aridité alors qu’ils ne sont pas palpés, ni même salivés. Des fruits secs, certaines fois des confits, festoient pour un Noël enchanté, enchanteresse, merveilleux, magique.
Après avoir bravé le froid en intérieur, il convient de laisser derrière soi le cirque et son chapiteau pour se diriger plus haut, en empruntant successivement les rues de Tallensac et Yves Bodiguel pour tomber, au détour des formes d’une ville naguère en pamoison, sur une large place austère et glaciale, perforée de longs rails de tramway, qui offre le charme d’accueillir en son sein une brocante. La place Viarme et son histoire qui se raconte aujourd’hui sous les traits d’une foire aux milliers d’objets, tantôt branlants, tantôt poussiéreux. Ancienne place des Agriculteurs au XVIIème siècle, elle vit l’exécution du Général Charrette de la Contrie, chef vendée, en 1796. Point de sang aujourd’hui. Des fauteuils en rade de toiles, aux ressorts spéculant vers une direction bizarroïde, de larges armoires massives et impressives, des toiles méconnues et inestimables.
Les livres aussi. Sous la Tour Bretagne, des livres. De fausses vieilles collections modernes de Jules Vernes, des Proust à pleurer comme une Madeleine, des Dickens parfois, des Henry Miller nous sommant d’entamer un aller-retour vers New York, une Pléiade de Marx dont certaines personnes ne pourraient envisager dans leurs collections. Puis un José Corti rouge vermillon, couleur élimé par le vent et la pluie. Normal, c’est Nantes. C’est un Gracq. Normal, c’est Nantes, là également. Une main traîne sur la couverture. Je lance un tu-as-vu-un-Gracq. Elle me répond qu’il y aurait un cadeau à faire pour un ami cher avec ça. Elle me parle d’une revue. Elle me parle d’un numéro spécial.
Plus bas, nous crébillonons. Voilà le passage Pommeraye. Richement décoré, magnifique. J’assouvis mes envies de bulles dessinées. Nous dégotons des tee-shirts amusants. Le passage tombe sur la rue de la Fosse. Un œil sur Gautier, une coupe chez Coiffard. Fouillant, elle déniche un parler nantais. Alors, nous l’embarquons dans notre pochon. Il faut que j’apprenne à appeler un chat un chât. Nous tombons sur les collections la Pléiade. Nous tombons sur Gracq. Décidément. Elle me dit que c’est le seul écrivain qui de son vivant fut admis dans cette prestigieuse collection. Carnet de grands chemins. Puis arrivée sur les rivages des Syrtes. J’admire, même si sa forme d’une ville, pour des raisons diverses, je ne l’ai jamais lu entièrement. Par faute de plaisirs de lire, pas par faute de le lire. Des pages restent à découper. J’y reviendrai à ce bouquin. Maintenant que Nantes fait parti de ma vie. Comme Nice, comme Paris. Comme bientôt New York.
Ce matin, nous parcourons la Vendée. Je recherche les infos, pour le football, pour connaître le résultat d’un match au sommet. Les infos donc. Puis l’info. Sans importance, mais comme un signe d’une coïncidence. Il est mort d’un malaise dans l’après-midi d’hier, de ce samedi. Il y a comme un silence, une profonde tristesse pour un être inconnu mais qui importe, parce qu’il touche. Les mots ne sortent plus, une sorte de brisure mêlée de larmes. Nous ne gouvernons plus nos pensées qui se tournent vers un seul être. Son évocation d’hier plonge dans un malaise, comme une prémonition morbide. Les pensées se meuvent dans une incompréhension.
Alors, Julien Gracq est mort hier.
Elle écoute une chanson de Neil Hannon. Elle est avachie dans le creux d'un sofa de cuir rouge, aux accoudoirs
élimés par le temps et l'alcool. Elle fume, la tête en arrière, lâchant des voluptes rondes de fumées pesantes. Ses jambes sont rabattues sous ses fesses de sorte que ses genoux cailleux
s'exhibent dans la raideur marbreuse. Son corps s'est vêtu d'une légère robe noire en soie. Un verre de Chablis joue les funambules le long de ses doigts fins et osseux.
" Tu sais, mon chérie, je rêve de toi et de moi et de jolies vacances pour toi et pour moi. Que penses-tu, mon cher, d'un long roulement sur mon corps
et la pénétration d'une culture dont tu n'oses à peine imaginer les soubressauts, la tropicalité et la moiteur. Je suis certaine que cela te fait rêver, mon angelot Lancelot, non ? Je suis
certaine que ces douces pensées te font chanceler."
Il se retourne l'air un peu surpris. Il sourire, rictus narquois en coin de gueule. Il la regarde longuement. Il la dévisage. De cape en pieds. Elle
le regarde, son bras gauche flottant dans le vide. Il s'adoucit en devinant la courbure de ses seins et l'électricité de ses mamellons sous sa langue. Il guette sa respiration et les mouvements
qui viennent à gonfler son petit ventre. Il devine ses fesses plates, à peine échancrées par sa petite culotte noire.
Il s'approche d'elle. Il se penche vers ses lèvres. Il s'y arrête, sans même les effleurer. Elle le toise, amusée.
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